La Nouvelle gratos de Sylvie Denis!!!

ANDROMÈDE : RAPPORT DE MISSION

Le palais de Rebecca Tash Cren orbitait autour de la troisième lune de Pica IV. Qui tournait autour de la planète géante Pica IV, qui faisait sa ronde autour de l’étoile Pica, qui dansait le tango avec sa jumelle Oros.

De la taille d’une petite lune, le « palais présentait toutes les caractéristiques des habitats artificiels de la fin du 25ème siècle : un axe central sur lequel se greffaient des dizaines de dômes et de coupoles, répartis sur une vingtaine de niveaux, et bien entendu, des jardins suspendus, des terrasses et des balcons d’où l’on pouvait observer le ballet des satellites autour de la géante gazeuse ou le disque géant, vu de trois-quart face, de la Voie Lactée.

Rebecca Tash Cren n’habitait pas le palais. Pas plus — mais pas moins — qu’elle ne vivait dans sa maison sur Canopus IV, sur son astéroîde de la Grande Ceinture de Capella, ou à bord de son vaisseau intelligent, le Bubble Star.

Rebecca Tash Cren était vieille. Certains affirmaient qu’elle avait vu le jour en 2466 dans un faubourg de Malakara, la ville des marais de Folmahaut. D’autres la croyaient originaire de Bilko, l’astéroïde vivant des Pléïades, où elle serait née en 2529. D’autres encore, qui s’imaginaient mieux informés, prétendaient qu’elle avait été conçue par deux barbares de la flotte nomade du quatrième secteur, sans doute vers 2600.

Le clone qui occupait le palais orbital de Pica IV ne faisait pas son âge. Elle ressemblait à Lauren Bacall, mais Pierre Henri Valentin Tash Cren n’en savait rien. Il était arrivé dans le système une dizaine d’heures plus tôt, envoyé par sa famille pour visiter son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-tante. Grand-mère. Cousine. Il n’arrivait jamais à s’en rappeler.

« Unique et multiple, voila le secret, dit la splendide créature lorsque son arrière-arrière-arrière-petit-cousin (ou petit-fils, ou petit-neveu) lui demanda comment on faisait pour vivre très vieux.

Se serait-elle inscrite dans l’encadrement d’une porte en demandant du feu qu’Humphrey Bogart serait sans nul doute sorti de sa tombe. Pour peu qu’elle existât encore. Le clone avait depuis longtemps renoncé à expliquer à l’image de qui elle avait été faite ; elle se contentait de constater les effets de son apparence sur les héritiers mâles de la famille Tash Cren.

Pour le premier repas de Valentin, elle avait choisi la grande terrasse. Sous un dôme parfaitement transparent, leur table occupait le centre d’un lac de marbre noir.

« Unique et multiple ? Je ne comprends pas. »

Il ne comprenait pas grand-chose, le malheureux. À quoi, par exemple, pouvaient servir les multiples couverts qui encombraient leur table ? D’où venaient les minuscules sphères dorées qui glissaient au ras du sol, lui chatouillant les chevilles au passage ?

« Unique et multiple : un but unique, poursuivi par des corps multiples. J’ai commencé par les clones : à l’époque, c’est tout ce qu’on avait.

Il y avait bien biomémoires, même au début de la Seconde Expansion.

Vous rêvez, jeune homme. »

Elle leva un doigt professoral dont l’ongle manucuré parut égratigner l’un des anneaux de la géante gazeuse.

« Il n’y a pas eu de biomémoire fiable avant huit cent. Et encore, heureusement que j’avais des copies. Donc, j’ai abandonné les clones — au bout d’une cinquantaine de copies, l’ADN n’est plus bon à rien. je suis passée aux androïdes. Avec une bonne mémoire centrale et un petit rayon d’action, c’est encore ce qu’il y a de mieux. J’en ai encore un petit groupe qui fonctionne, quelque part dans le Centre Galactique. Qui marche plutôt bien. Mais pour les voyages, ce n’est pas idéal.

Le repas devait rester dans la mémoire de Valentin comme la plus grande expérience culinaire de ses jeunes années. Il découvrit le portage aux perles de Véga et les nénuphars farcis de Flavis V. Il goûta au cochon de lait Talien et aux légumes sucrés Argans. Les fromages provenaient d’au moins une vingtaine de systèmes différents.

Au dessert, il mangea LA glace.

Des bulles de chocolat chaud crevaient à la surface de lacs de menthe, des tourbillons de framboise et d’orange s’enroulaient dans des nuages de vanille, des comètes de chantilly orbitaient autour d’un soleil meringué : ce n’était pas un dessert, c’était un chef-d’œuvre. Un système solaire de crème glacée suspendu dans son propre champ gravitique.

Son hôte dut insister pour qu’il osât y goûter.

Il s’endormit, sans doute à cause du champagne, qu’il buvait pour la première fois.

Il se réveilla, seul, sous une coupole plus petite, dans un lit pareil à une petite piscine de duvet. Aucun autre meuble n’était visible : seules couraient sur le sol les bulles orangées.

Valentin se mit à plat ventre pour en attraper une. La chose s’aplatit entre son pouce et son index,une bille de gélatine souple qu’il ne parvint même pas à maintenir entre ses doigts. Il essaya une autre méthode : après quelque essais, deux des créatures demeurèrent prisonnières dans la coupe de sa main. Il la referma. Pendant qu’il s’asseyait en tailleur sur son lit, les créatures lui chatouillèrent la paume.Il ouvrit la main et découvrit deux melons transparents, chacun de la taille d’une bille et armés d’un flagelle orange.

Il déposa les créatures sur l’édredon. Aussitôt libres, elles roulèrent sur le tissu satiné et avant qu’il ait pu faire un geste, tombèrent du lit pour rejoindre le flot qui continuait à se déverser dans la pièce.

Valentin voulut en attraper d’autres : les créatures s’éloignaient dès qu’il approchait la main. Il décida de dormir mais la lumière de la voie lactée, qui occupait la moitié du ciel au-dessus de sa tête, l’en empêcha. Il se tourna et se retourna dans ses draps. Au bout d’un moment, le lit lui demanda, d’une voix douce, s’il désirait opacifier le dôme. Il dit oui, regarda un motif géométrique noir et marine tisser sa trame sur la voûte transparente et finit par sombrer dans le sommeil.

A suivre…

La bio de Sylvie…

About steph