ANDROMÈDE : RAPPORT DE MISSION vol.2

Le lendemain Valentin et Rebecca prirent leur petit déjeuner dans l’atmosphère brumeuse des Marais Suspendus de Flavia V. l’axe central de l’habitat artificiel contenait un des plus beaux environnement reconstitués que Valentin, qui avait pourtant voyagé un peu partout dans la galaxie avant qu’on l’envoie rendre visite à sa lointaine parente, avait jamais vus. Comme si on avait enfoncé un tube à essais dans l’atmosphère de la planète, emporté un échantillon et construit l’habitat artificiel autour.

« Bien sûr, dit Rebecca en servant à Valentin une seconde tasse de thé, nous n’avons pas pu acclimater les glisseurs… »

Autour d’eux, au delà des rambardes dorées du balcon, des essaims de méduses roses planaient, languides, entre les larges feuilles olives d’une algue aérienne. Plus bas, des escargots violacés rampaient sur les feuilles presque transparentes de la version flavienne — géante et flottante — de la banale laitue de mer.

« Des tortues, en quelque sorte. Les glisseurs. »

Nulle lueur n’apparut dans le regard de Valentin.

« Mon dieu. Des raies, alors. Avec une sorte de carapace, mais souple et avec des couleurs, comme les papillons. Ça vole, bien sûr, en grands troupeaux qui parcourent toute la planète. C’est pour ça qu’on a jamais pu les acclimater ici. »

Valentin n’avait jamais vu de raie. Il attendit que son hôte ai fini de manger pour poser la question qui lui trottait dans la tête depuis la veille.

« Vous avez parlé d’un but unique poursuivi par des corps multiples. J’ai bien compris pour les corps. Mais le but ?

Le but ?

Oui, vous ne m’avez pas dit quel était le but.

Et tes imbéciles de parents t’ont envoyé ici sans rien t’expliquer, à ce que je vois. Qu’est-ce qu’ils t’on dit, au juste, quand ils t’ont donné les coordonnées de cet habitat.

Valentin haussa les épaules. Rebecca fronça les sourcils.

« Qu’il était temps que je vous rende visite. Que mon tempérament ne donnait aucun signe de changer, et que peut-être vous auriez quelque chose pour moi. Ils n’ont pas voulu en dire plus. »

Lauren Bacall essuya ses lèvres avec une serviette brodée.

« Tous pareils. Et qu’est-ce qu’il a de spécial, ton tempérament ?

Si je le savais. Pas assez réaliste. Trop contemplatif, qu’ils disent. Trop rêveur.

Ils n’y connaissent rien, dit-elle en se levant. Allons, si tu as fini de manger, nous allons te l’expliquer, le but. Avec la mise en scène qui convient. »

L’observatoire occupait l’extrémité inférieure de l’habitat. Une fois à l’intérieur, Valentin eut l’impression que la galaxie se trouvait sous ses pieds. La sensation n’était pas agréable. Mais parce qu’il était plutôt un brave garçon, parce que son extraordinaire arrière arrière cousine lui était en fin de compte sympathique, et parce que tous les chuchotements de ses ainés l’avaient amené à croire qu’il y avait dans la famille un secret, il s’efforça de faire bonne figure et attendit sans broncher.

La lumière s’éteignit. Une lueur apparut.

« Tu sais ce que c’est ?

Une planète, dit Valentin, considérant l’hologramme comme s’il avait été un animal curieux.

Sirius III. La première planète, autre que la sienne sur laquelle un être humain ait mis les pieds. Après quelques aménagements, elle se révéla parfaitement habitable. D’autant plus qu’elle n’avait jamais été fréquentée par aucun être intelligent. » Valentin savait tout cela. Comme il savait — tout le monde savait — que sur aucun des mondes que l’humanité avait explorés en douze siècles d’expansion inninterrompue, elle n’avait rencontré d’êtres qui puissent prétendre au qualificatif suprême.

Elle avait trouvé des cousins des dauphins. De vagues parents des ours et des quasi-chien. Beaucoup semblaient posséder la fameuse étincelle. Mais un être qui soit à la fois totalement non-humain et aussi évolué que l’homme — non, on en avait jamais rencontré.

Valentin, comprenant que son rôle était d’écouter et de se taire, regarda apparaître, l’une après l’autre, les planètes sur lesquelles les hommes s’étaient installés.

Peu à peu, les hologrammes remplirent la pièce. Autour des sphères flottantes clignotaient, en lettres rouges ou jaunes, de colonnes de données.

« D’accord, dit Valentin. Il n’y a personne à part nous. Tout le monde le sait.

Grâce à moi.

À vous ? Vous n’êtes pas allée sur toutes ces planètes, même avec tous vos clones.

(Même si vous êtes aussi vieille qu’on le dit, pensa-t-il, mais il ne dit pas, il était un jeune homme poli.)

« Non, certes. »

Sur un signe discret de Rebecca, les planètes, une à une, commencèrent à s’éteindre.

« J’ai commencé à tenir ce Catalogue des Mondes en 2480. Il en existe d’autres, mais aucun n’a été tenu sans interruption sur une aussi longue période. Les humains dispersés dans la galaxie ne se préoccupent pas de signaler toutes leurs découvertes. Certaines communautés cessent tout contact. D’autres se fragmentent et essaiment sans que personne soit au courant. On aurait pu découvrir toute une civilisation d’extra-terrestres sans que personne ne l’apprît.

Vous voulez dire que vous avez des données sur tous les mondes habités ?

J’ai des renseignements sur plusieurs milliers de planètes, sur leurs satellites, leurs colonies, sur les épaves, les astéroïdes, les émissions radio suspectes… Sur tout ce qui pourrait nous mettre sur la trace d’une autre civilisation. J’ai des agents sur tous les mondes, jusqu’au cœur galactique et dans la plus xénophobe des Républiques Invisibles. Et des membres de ma familles, même très éloignés, m’aident à les collecter depuis le début de l’Expansion. »

Valentin partit le lendemain.

Comme ses prédécesseurs, il prit un dernier petit-déjeuner au milieu des algues et des escargots volants avant de retourner dans sa chambre.

Les bulles orangées glissaient toujours sur le sol noir. Pris d’une inspiration subite, Valentin saisit le verre posé près du lit et parvint, après plusieurs essais infructueux, à capturer plusieurs créatures.

En arrivant chez lui, il constata que les bulles dorées étaient mortes, réduites à l’état de squelettes desséchés. Il ne put jamais en connaître l’origine, ni en obtenir une quelconque imitation. Les jolies créatures ne vivaient que dans l’habitat de Rebecca Tach Cren. Toutes les générations, un lointain membre de la famille venait faire connaissance de la maîtresse des lieux et essayait de ramener un souvenir de cet endroit merveilleux et de son étrange gardienne.

Valentin avait promis Rebecca Tash Cren de perpétuer la tradition familiale. Si c’était là que le fait d’être un rêveur lui avait valu, hé bien, il en voulait bien.

Toute sa vie, il signala les phénomènes bizarres, les épaves d’habitats suspectes, les chimères sorties de laboratoires clandestins, les planètes abandonnées par l’homme au cours de son inexorable progression dans toute la galaxie. tout ce qui pouvait permettre de savoir où se trouvait l’humanité… et où était peut-être les autres, s’ils existaient.

A suivre…

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